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Est-ce mauvais de trop courir ?

jeudi 24 avril 2014

Il existe un seuil au-delà duquel on peut trop courir ! Si votre objectif est d’optimiser votre santé, il arrive un point au-delà duquel le fait de courir 10 km de plus par semaine n’apportera rien de plus à la santé, et en fait, il y aurait un second seuil au-delà duquel courir 10 km de plus sera moins bon. Le débat en cours concerne précisément ce seuil. Car ces dernières années, l’intérêt s’est porté sur des déclarations disant que le fait de courir 33 km par semaine pouvait être mauvais à la santé.

Une récente étude sur le sujet, reprise par de nombreux journaux qui titraient en cœur que "trop courir raccourcit la vie", a été présentée lors du Congrès Annuel du College of Cardiology américain. Les chercheurs à l’origine de cette étude déclarent que les individus qui ne font pas de sport et ceux qui courent trop tendent à avoir des durées de vie plus courtes que ceux qui courent modérément. Mais la cause de cela n’est pas claire, disent-ils.

Rapportée telle quelle, cette étude semble dire qu’il y a des preuves que les coureurs qui font beaucoup de kilomètres ont une durée de vie plus courte. En réalité ce n’est pas le cas, car cette étude n’est qu’un simple questionnaire en ligne, la MASTERS Running Study, que tout le monde peut remplir à loisir. Elle pose une série de questions à propos de l’âge, de la distance courue, de la tension artérielle, de la fréquence de prise d’antidouleurs, etc. C’est tout ! Elle n’a aucun suivi ni de données sur la longévité des sondés.

Les résultats que les chercheurs ont présentés lors de la conférence [1] divisent les données en deux groupes : ceux qui courent plus de 32 km par semaine, et ceux qui courent moins de 32 km par semaine. Et ils n’ont trouvé … aucune différence. En fait, ceux qui couraient le moins étaient plus susceptibles de prendre des anti-inflammatoires non stéroïdiens. La conclusion est que ces données n’apportent aucune explication sur une cause possible faisant que ceux qui courent le plus pourraient décéder plus tôt que ceux qui courent moins. Les conclusions reprises en cœur par les médias sont donc toutes fausses !

La question est donc : pourquoi ces chercheurs disent-ils que les coureurs qui font plus de 32 km par semaine décèdent plus tôt que ceux qui font moins de 32 km par semaine ? Il y a trois éléments de preuve repris par les commentateurs : une série d’éditoriaux et de points de vue d’un cardiologue, le Dr James O’Keefe, et ses collègues ; un extrait d’une conférence présentée en 2012 et les récents résultats de la Copenhagen Heart Study.

Les déclarations d’O’Keefe ne sont pas confirmées par des données factuelles. Son point de vue a été critiqué par d’autres chercheurs qui affirmaient que ses conclusions étaient erronées, ou qu’elles n’avaient pas été démontrées. L’extrait de la conférence [2], considérée par ce meme O’Keefe comme tangible, provient des données sur 52000 adultes de l’étude Aerobics Center Longitudinal entre 1971 et 2002, dont 27% ont rapporté qu’ils couraient. Alors que tous les coureurs avaient des risques moins élevés de mourir pendant l’étude que les non coureurs, les gros titres disaient que les coureurs qui couraient moins de 32 km par semaine avaient de meilleurs taux de mortalité que ceux qui couraient plus de 32 km par semaine.

Le problème est que ce résultat n’est pas ce qu’il semble être. En fait, il souffre de graves erreurs d’analyses statistiques : l’erreur est de discerner les variables parasites/confondantes des variables utiles [3]. Imaginez que vous étudiez si les fumeurs meurent plus tôt que les non-fumeurs. Vous rassemblez deux groupes - fumeurs et non-fumeurs – qui sont aussi proches que possible, d’âges, de revenus, etc. similaires. Mais il peut tout de même y avoir quelques différences. Par exemple, on peut trouver que les fumeurs sont aussi moins susceptibles de mettre leur ceinture de sécurité quand ils conduisent. Et c’est un problème, parce que cela peut faussement vous conduire à conclure que fumer est la cause de décès précoces, alors qu’en fait ce sont les accidents de la route qui les tuent. Pour neutraliser cette variable confondante, les chercheurs ont recours à des ajustements statistiques pour "contrôler" l’utilisation de la ceinture : ils utilisent notamment des techniques mathématiques pour ajuster artificiellement les résultats, pour faire comme si les groupes avaient le même taux d’utilisation de la ceinture.

Mais imaginons maintenant que nous remarquions une autre différence entre les deux groupes : les fumeurs semblent être plus enclins à avoir un cancer du poumon, ce qui contribue aussi au décès précoce. Maintenant, vous pouvez utiliser un ajustement statistique pour contrôler le cancer du poumon – c’est-à-dire égaliser artificiellement les taux de cancer du poumon entre les groupes fumeurs et non-fumeurs. Mais ce serait une erreur, car le fait de fumer cause réellement le cancer du poumon, cause des décès. Statistiquement parlant, le cancer du poumon n’est pas une variable confondante dans la relation entre le tabagisme et le décès, c’est une variable médiatrice. La contrôler masque non seulement la véritable relation entre le tabagisme et le décès, mais cela pourrait produire un résultat contraire et suggérer que fumer allonge la vie.

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la course à pied ? Dans l’extrait de l’article de l’ACSM, les résultats qu’ils présentent sont ajustés pour "l’âge de départ, le sexe, l’année de l’examen, l’indice de masse corporelle, le tabagisme, la consommation d’alcool, l’hypertension, l’hypercholestérolémie, les maladies cardiovasculaires des parents et les autres activités physiques". Certains de ces facteurs sont clairement confondants, comme l’âge de départ, le sexe, le tabagisme, la boisson et le passé familial. D’autres sont discutables, comme les autres activités physiques. Mais d’autres sont incontestablement médiateurs : il n’y a pas de doutes que courir affecte l’IMC, la tension artérielle et le cholestérol, et ces facteurs affectent en retour la mortalité. En fait, ces prétendus facteurs confondants sont en grande partie la raison qui fait que courir est supposé allonger la longévité – le fait de statistiquement les éliminer est comme si on se demandait "si nous ignorons les bénéfices à la santé de la course à pieds, est-ce que courir apporte dans ce cas des bénéfices à la santé ?"

D’ailleurs en 2013, un chercheur, Thomas Weber, avait écrit dans le journal Heart [4] que l’une des explications de cette courbe en U observée par Lavie et al. était que les auteurs ont ajusté l’indice de masse corporelle, l’hypertension et l’hypercholestérolémie. Le fait de courir diminue ces facteurs de risque d’une façon dose-dépendante sans signe de retour négatifs jusqu’à au moins 80 km. Le fait de procéder à un ajustement pour tous ces facteurs c’est comme d’ajuster les lipoprotéines de faible densité (LDL) quand on analyse le bénéfice de la prise de statines pour traiter l’hypercholestérolémie. Dit simplement, cet édito était au mieux une interprétation sélective des données disponibles. ++++ Dans une réponse à la réponse, les auteurs disaient simplement : "ça n’a pas d’importance, faites-nous confiance". Ce peut être vrai, mais personne ne peut évaluer ceci jusqu’à ce que les données soient publiées dans un journal scientifique à comité de lecture, sous une forme non ajustée, ce qui n’est pas le cas actuellement. Comme Weber l’écrit : "Les auteurs n’apportent aucune preuve publiée dans un journal scientifique confirmant leurs affirmations. Au lieu de cela, leur conclusion repose principalement sur deux études non publiées, dont le Dr Lavie est l’auteur de l’une d’elles. Les études publiées qu’ils citent montrent le contraire.

Ceci nous conduit à la troisième "preuve" sur les dangers de trop courir, qui vient de la City Heart Study de Copenhague. Il s’agit d’une étude qui débuté en 1976 et qui comprend à ce jour plus de 17000 sujets [5]. Sa conclusion principale est que "l’augmentation de la longévité, ajustée pour l’âge, pour ceux qui font du jogging était de 6,2 années chez les hommes et de 5,6 années chez les femmes. Cette étude à long terme sur des joggers a montré que le jogging était associé à une baisse importante de la mortalité toutes causes, et à une augmentation substantielle de la longévité chez les hommes et les femmes".

Cependant, si l’on creuse un peu, on trouvera une sous-catégorie dans laquelle ils ont regardé les effets de la distance et de la durée à laquelle couraient les sujets. Ils ont bien entendu trouvé une relation en forme de U, dans laquelle les meilleurs résultats profitaient à ceux qui couraient moins de 2 heures et demie par semaine à un rythme modéré. Mais il y a un loup : seuls environ 10% des sujets étaient des joggers, et ils n’ont pas posé de questions à propos de la quantité ni à propos de leur rythme de course jusqu’aux dernières années de l’étude.

Si on regarde les chiffres de la mortalité contre celui du rythme de la course à pieds, on voit que dans le groupe qui a rapporté son rythme comme étant "lent" il y avait 3 décès pour 178 personnes ; dans le groupe "moyen" il y avait 12 décès sur 704 et dans le groupe "rapide" ils ont été 5 à décéder pour 201 sujets. Ce sont des petits chiffres. Il se peut que l’effet soit réel, mais si un jogger lent avait été renversé par une voiture ces dernières années, le taux de mortalité pour ce groupe aurait grimpé de 33% et nous parlerions des "dangers" de courir lentement !

Ceci est, semble-t-il, la somme totale des preuves montrant que courir sur des petites distances (disons un heure ou moins) pourrait avoir des effets positifs sur la santé. Mais il faut rapporter ceci à l’avalanche de littérature qui a trouvé des bénéfices pour la santé bien au-delà des seuils proposés par O’Keefe et ses collègues. Par exemple, voici un graphique de l’étude mentionnée [6], sur plus de 400000 personnes : Quel que soit votre rythme de course à pieds, il n’y a pas moyen d’outrepasser les bénéfices à la santé observés sur ce graphique sur seulement 32 km par semaine. Même l’étude de Paul William, la National Runners’ Health Study a toujours trouvé que les bénéfices pour la santé de la course à pieds continuaient d’augmenter, même pour les gens qui courent plus de 62 km par semaine. Ci-dessous un graphique des bénéfices cardiovasculaires pour différentes distances à partir d’une analyse sur 35000 coureurs : Courir 32 km par semaine vous situe dans le second groupe en partant de la gauche ; les 2 groupes aux distances les plus élevées continuent à voir leur santé s’améliorer.

Une autre étude a été publiée par O’Keefe et ses collègues qui ont analysé l’apparition de plaque dans les artères chez 50 coureurs qui avaient couru 25 marathons. 30 des 50 coureurs (âgés en moyenne de 50 ans) ont vu l’apparition d’une plaque dans leurs artères, chose que l’on peut voir apparaitre que l’on coure ou non.

Mais la partie la plus controversée de cette étude est qu’ils ont comparé les coureurs à un groupe de contrôle "correspondant" sédentaire, et ils ont trouvé que tandis que la prévalence des plaques coronariennes était la même, les coureurs semblaient avoir des plaques plus importantes. Ainsi, en plus de ne pas vous protéger des maladies, est-ce que le fait de courir (du moins, de courir des marathons pendant 25 ans) cause réellement une augmentation de la taille des plaques ? C’est possible, et cela vaut la peine d’être davantage étudié. Mais de nouveau, cette étude a les mêmes gros défauts que la précédente.

Le groupe de contrôle a été explicitement choisi pour avoir "des facteurs de risque coronariens similaires" à ceux des coureurs, malgré le fait que, comme l’article le mentionne lui-même, courir "confère des avantages pour de nombreux risques coronariens traditionnels comme des modifications positives des niveaux de lipides, du métabolisme du glucose et de la tension artérielle". Pour comprendre pourquoi c’est un problème, il faut s’imaginer faire partie d’une étude d’intervention : on commence avec des groupes qui correspondent tout à fait, on demande à l’un des groupes de courir des marathons pendant les 25 années à venir alors que l’autre groupe reste sédentaire. 25 ans plus tard, le groupe qui faisait les marathons a des scores cardiovasculaires bien meilleurs, comme on le voit ci-dessus. Dans ce contexte, on peut raisonnablement se demander quel effet a la course à pied sur la plaque artérielle.

Mais ce n’est pas ce que nous avons ici. Au lieu de cela, les chercheurs ont sélectionné des sujets de contrôle qui avaient, d’une manière ou d’une autre, des facteurs de risque coronariens similaires aux coureurs mais sans courir. Cela veut dire qu’ils constituaient un groupe anormalement en bonne santé, peut-être à cause de leur passé familial ou d’autres habitudes relatives à leur santé. Dans cette étude, il a été remarqué que 52 % des sujets du groupe des coureurs étaient des fumeurs ou d’anciens fumeurs, contre seulement 39 % dans le groupe qui ne courait pas. Ce n’est pas juste une coïncidence bizarre, c’est une conséquence inévitable quand on essaye de faire artificiellement correspondre des coureurs et des non coureurs sur des caractéristiques qui sont directement affectées par la course à pieds, et cela produit exactement les mêmes problèmes qu’un ajustement statistique erroné comme vu dans l’étude précédente.

Cela ne veut obligatoirement dire qu’il n’y a pas de possibilités que courir peut avoir des effets négatifs sur les plaques artérielles. Il est sans doute vrai que les coureurs peuvent avoir des artères bouchées, et le meilleur moyen de prédire si l’on est susceptible d’en souffrir est d’utiliser les mêmes facteurs de risque (comme le passé familial) qui s’appliquent aux non-coureurs [7]. Mais il faudra plus que cette étude pour savoir si les coureurs sont plus susceptibles d’avoir ces problèmes.

À ce jour, il est plus juste de dire que personne ne connait la réponse à la question de savoir s’il existe un seuil au-delà duquel courir est délétère pour la santé. Mais si vous n’aimez vraiment pas faire de l’exercice, ou si vous voulez une excuse pour en faire le moins possible, les résultats des études ci-dessus donnent de bonnes preuves que faire l’équivalent de 32 km par semaine vous apportera le maximum de bénéfices à la santé. D’un autre côté, si vous adorez faire du sport et vous demandez s’il faut calmer le jeu pour vivre plus longtemps, ces résultats montrent aussi que courir une heure par jour n’est pas plus mauvais, voire meilleur, que courir moins. Dans tous les cas, il faut le faire parce qu’on y prend du plaisir avant tout !

Références :

[1] Are Cardiovascular Risk Factors Responsible for the U-Shaped Relationship between Running and Longevity ? The MASTERS Athletic Study.

[2] Running and All-cause Mortality Risk - Is More Better. ACSM.

[3] Equivalence of the Mediation, Confounding and Suppression Effect. David P. MacKinnon, Jennifer L. Krull, Chondra M. Lockwood. Prev Sci. Dec. 2000 ; 1(4) : 173.

[4] Response to ’Run for your life... at a comfortable speed and not too far’. Weber T. Heart. 2013 Apr ;99(8):588.

[5] Longevity in Male and Female Joggers : The Copenhagen City Heart Study. Am. J. Epidemiol. (2013) 177 (7) : 683-689. doi : 10.1093/aje/kws301.

[6] Lancet. 2011 Oct 1 ;378(9798):1244-53. doi : 10.1016/S0140-6736(11)60749-6. 2011. Minimum amount of physical activity for reduced mortality and extended life expectancy : a prospective cohort study.

[7] Med Sci Sports Exerc. 2011 Jul ;43(7):1142-7. doi : 10.1249/MSS.0b013e3182098a51. Carotid and peripheral atherosclerosis in male marathon runners.


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