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La couleur affecte nos comportements

dimanche 13 septembre 2009

Imaginez que vous soyez un juge expérimenté en combats d’arts martiaux. On vous demande de juger un certain nombre de combats de taekwondo montrés sur vidéo. Dans chaque combat, l’un des combattants porte un kimono rouge, l’autre est bleu. Est-ce que la couleur ferait une différence dans votre jugement d’expert impartial ?

Bien sûr sur non …

Pourtant, la recherche montre que cela fait presque toujours une différence. L’an dernier, des psychologues du sport de l’Université de Münster en Allemagne ont montré des vidéos de combats à 42 juges expérimentés. Puis, ils ont repassé les mêmes films manipulés par ordinateur afin que les couleurs des vêtements soient modifiées. Résultats ? Pour des combats identiques, les scores ont eux aussi changé, avec les compétiteurs habillés de rouge récompensés par environ 13% de points en plus que quand ils étaient vêtus de bleu [1]. "Si l’un des concurrents est fort et que l’autre est faible, cela ne modifiera pas l’issue du match" dit Norbert Hagemann qui a dirigé l’étude. "Mais si les niveaux sont proches, la couleur fait toute la différence."

Il s’agit du dernier apport de la recherche suggérant que l’exposition à certaines couleurs peut avoir un effet significatif sur ce que les gens pensent ou font. Jusqu’à maintenant, la plupart de la recherche s’était focalisée sur les vêtements de couleur rouge dans le sport, mais d’autres couleurs et dispositions ont aussi été étudiées. Il est devenu clair que les couleurs peuvent avoir un effet important et non considéré sur la façon dont votre esprit fonctionne, ce que vous devriez réellement savoir.

La puissance de l’influence de la couleur dans la réussite sportive a été pour la première fois découverte il y a quelques années, quand les anthropologues évolutionnistes Russell Hill et Robert Barton, de l’Université Durham au Royaume-Uni, cherchaient à tester l’idée que les couleurs influencent le comportement humain. Les jeux Olympiques d’Athènes de 2004 arrivaient, où les concurrents de boxe, taekwondo, lutte Gréco-romaine ou lutte libre, tirés au sort au hasard pour porter soit un ensemble rouge ou bleu. "Nous avons réalisé qu’il s’agissait d’une expérience toute faite afin d’étudier les effets de la couleur sur les résultats des combats" dit Barton.

Quand ils analysèrent les résultats, ils découvrirent que la couleur du vêtement semblait influencer les résultats, avec presque 55% de compétitions gagnées par le compétiteur en rouge. Dans les combats où les concurrents étaient proches, on arrivait à 62% [2]. "On devrait tomber à 50% environ pour les rouges et 50% de bleus, il s’agissait donc d’un écart statistique significatif" explique Barton. "La force et la dextérité pourraient être les facteurs principaux. Si vous êtes nul, un ensemble rouge ne vous fera pas gagner pour autant, mais lorsque les combats étaient relativement symétriques, la couleur faisait pencher la balance."

Barton dit que les différences pourraient, dans certaines limites, être à mettre sur le compte de la préférence inconsciente des juges pour le rouge, qui est une préférence héritée, comme on a pu le voir dans l’expérience du taekwondo. Il croit également que la couleur affecte l’humeur et le comportement des combattants. "Il existe maintenant de bonnes preuves expérimentales que les stimuli rouges sont perçus comme dominants, et qu’ils causent des effets négatifs sur la performance de ceux qui les voient" dit Barton. "Il est plausible que porter du rouge rend les individus plus confiants, bien que cela n’ait pas encore été testé."

Le rouge semble aussi exercer son influence sur les jeux d’équipe. Une étude sur 56 saisons de football anglais, dirigée par Martin Attrill de l’Université de Plymouth, a trouvé qu’en moyenne les équipes, dont le choix des couleurs s’était porté sur le rouge, finissaient plus haut dans le classement et gagnaient plus de parties que les équipes d’autres couleurs. Ce qui pourrait peut-être expliquer pourquoi Liverpool, Manchester United et Arsenal ont gagné 38 des 68 titres de championnat depuis la Seconde Guerre Mondiale [3].

Une analyse non publiée de Hill et Barton sur l’Euro 2004 de football au Portugal, a trouvé que les équipes qui avaient du rouge comme couleur principale gagnaient plus souvent et marquaient plus de buts quand elles jouaient dans ces tons.

Un groupe conduit par Iain Greenlees, de l’Université de Chichester au Royaume-Uni, a découvert que les gardiens de but se sentaient plus en confiance pour stopper les penalties des joueurs en blanc qu’en rouge [4].

Il est clair que l’effet de porter du rouge est assez fort pour faire pencher la balance des combats et des matches de foot, mais d’où vient cet effet ?

L’une des possibilités est que le rouge est plus facile à voir que les autres couleurs. Les êtres humains ont cela en commun avec les autres primates que leur système visuel trichromatique a probablement évolué pour leur permettre de voir facilement les fruits rouges (et de ce fait mûrs).

"Il est plausible que les différences de visibilité pourraient avoir certains effets" dit Barton, bien que ceci serait peu susceptible de faire une différence dans les combats au corps-à-corps. "Nous avons analysé cette explication dans le football, en prédisant que les équipes vêtues de rouge augmenteraient leur précision dans leurs passes. Mais nous n’avons trouvé aucun effet de ce genre. Ainsi, la visibilité ne semble pas être la bonne réponse."

Au lieu de cela, la plupart des chercheurs croient que le rouge affecte directement la façon dont vous percevez le porteur de cette couleur. Dans la nature, le rouge est souvent utilisé comme signal de domination ou d’agression, et chez les humains ceci est renforcé par les symboles culturels comme tous les signaux d’alerte ou de stop.

L’un des premiers scientifiques à avoir exploré les effets du rouge sur le comportement animal a été le Prix Nobel et éthologue Niko Tinbergen. Il y a environ 60 ans, il aurait noté que si un camion postal rouge était garé devant sa fenêtre, les poissons de son aquarium adoptaient une posture agressive tête basse, normalement réservée lors des rencontres avec des mâles rivaux.

Le comportement primate est aussi fortement influencé par le rouge. Joanna Setchell, de l’Université Durham, a découvert que les mandrills, l’espèce de singe la plus répandue dans le monde, utilisait la couleur comme signe des conflits. Chez les mâles, les visages, croupes et parties génitales rouges, agissent comme un symbole de statut, communiquant la capacité à combattre. "Plus le mâle est rouge, plus son niveau de testostérone est élevé et plus il est agressif" dit Setchell. Entre les mâles de la même couleur rouge, les menaces, les bagarres et les affrontements intenses sont fréquents. Quand il y a de grandes différences de couleurs, le mâle le plus pâle abandonne habituellement [5].

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"Les mandrills sont des animaux puissants qui ont de grandes canines, ainsi tout conflit physique peut causer la mort" dit Setchell. "Les combats sont donc couteux pour tout le monde, mais grâce à cette adaptation, ces mâles évitent de se battre."

D’autres primates utilisent des variations plus subtiles dans la rougeur de la face en tant que signal de domination. Les singes rhésus, par exemple, ont le visage qui devient plus rouge pendant la saison des amours.

Ce rouge qui rougit

Barton croit que le rouge est impliqué dans le comportement humain d’une façon similaire. "De subtiles variations dans la teinte rougeâtre envoient des informations sur la domination, la vigueur et la confiance. Dans une confrontation agressive, les individus confiants deviennent rouges de colère, tandis que les individus qui ont peur deviennent pâles. Il y a des preuves de cet étai physiologique, avec un ruissellement de sang oxygéné vers la périphérie". Barton fait remarquer que c’est différent du rougissement (de honte ou timidité) parce que dans ce cas, la rougeur tend à se répandre depuis le cou vers le haut et peut être curieusement inégalement. Il dit que le contexte du rougissement serait aussi très différent.

Des éléments de preuve soutiennent l’idée que le rouge exerce son effet sur les êtres humains via les perceptions de domination. Dans une expérience, Hill et son collègue Tony Little ont montré à 105 volontaires des cercles de différentes couleurs et leur ont demandé d’indiquer lequel serait "le plus susceptible de gagner une compétition physique" et quel cercle semblait "le plus dominateur". Les rouges ont gagné [6].

Cette réponse au rouge est-elle innée ou acquise ? De nouveau, les expériences avec des animaux apportent certaines clés. Sarah Pryke de l’Université Macquarie de Sydney a publié les résultats d’une étude avec les pinsons, qui, selon leurs gènes, ont soit des caractéristiques rouges ou noires sur leur tête. "Les oiseaux à tête rouge dominent ceux à tête noire" dit Pryke. "Je voulais savoir si cela résultait de la nature ou de leur culture."

Pryke a élevé des petits récemment éclos avec des têtes soit rouges, soit noires, dans différents groupes de famille, ainsi ils purent grandir de façon isolée ou avec des adultes des deux couleurs. Elle avait maintenant des oiseaux avec des têtes rouges ou noires et différentes couleurs. Ensuite, pour tester quelle différence cette couleur produisait, Pryke a peint les têtes juvéniles soit en rouge, soit en noir ou en bleu (groupe contrôle) et les a mis dans une situation de compétition de 20 minutes, où deux oiseaux s’affrontaient pour obtenir une place à la mangeoire [7].

Les résultats étaient frappants. Les oiseaux à tête rouge ont gagné l’épreuve à chaque fois, sans tenir compte de leur couleur héritée ou de l’éducation des deux combattants. "Peindre les oiseaux ne les a pas fait agir de manière plus agressive, mais ils ont gagné les épreuves de la nourriture parce que les autres oiseaux ne voulaient pas les affronter à la mangeoire" rapporte Pryke. "Tous les oiseaux ont fortement réagit face aux oiseaux peints en rouge, même ceux qui n’avaient jamais vu un oiseau à tête rouge auparavant."

Après chaque interaction, Pryke a mesuré les niveaux de l’hormone corticostérone, une mesure fiable du stress. Elle a trouvé que les oiseaux faisant face à un opposant rouge avaient 58% de corticostérone de plus que les oiseaux qui rencontraient des noirs ou bleus. "Sans expérience préalable de la couleur, ces oiseaux avaient une peur innée du rouge" conclut Pryke.

L’exposition au rouge n’a pas qu’un effet sur les combats. Dans une remarquable série d’études, Andrew Elliot, de l’Université de Rochester de New-York, a démontré que même un bref regard furtif de rouge peut modifier les capacités et comportements humains de plusieurs manières.

Dans une expérience, on demandait à des volontaires de réaliser un test de QI de 5 minutes. On les assignait à un faux "nombre de participants", écrit soit en rouge ou en noir, sur le coin de la feuille de test. Les volontaires dont les nombres étaient écrits en rouge avaient des scores toujours plus faibles aux tests, Elliot a aussi donné aux étudiants différents classeurs colorés, et leur a demandé de choisir leur niveau de difficulté préféré pour un test de QI. Les étudiants auxquels on avait donné des classeurs rouges tendaient à choisir les tests les plus faciles [8].

Plus remarquable encore, Elliot a découvert que voir du rouge juste quelques secondes pouvait rendre les gens plus timides. L’équipe d’Elliot a dit à 67 étudiants qu’ils feraient soit un test de vocabulaire, soit un test d’analogies, et leur a demandé de regarder à l’intérieur du classeur afin de voir lequel. Les étudiants voyaient soit le mot "analogies" soit celui de "vocabulaire" sur un fond rouge ou vert, et la couleur avait un effet sur leur comportement. Quand on demandait aux étudiants d’aller jusqu’à un laboratoire adjacent pour chercher le test, ils trouvaient une pancarte sur la porte disant "merci de frapper". Ceux qui avaient vu un fond rouge frappaient moins et plus faiblement que ceux ayant vu du vert.

Ce n’est pas le seul exemple de "comportement d’évitement" causé par du rouge vu momentanément. Un autre ensemble de participants, avec des capteurs de mouvements qui leurs étaient attachés, étaient assis devant un écran d’ordinateur et auxquels on disait qu’ils allaient faire un test de QI. Quand l’écran d’ordinateur était rouge, plutôt que gris ou vert, les volontaires s’éloignaient de l’écran. "Ces résultats montrent qu’à un niveau très basique, votre corps est pré-câblé pour vous éloigner du rouge" dit Elliot.

Rouge = Danger

Elliot pense que les effets du rouge sur les tests de QI et sur le comportement d’évitement, proviennent des mêmes facteurs sous-jacents qui conduisent à son association avec la réussite sportive. Dans les deux cas, l’effet est sur la personne qui voit la couleur. "Nous voyons le lien ’rouge égal danger’ comme la partie centrale de l’effet" dit-il. "Un autre dominant et un échec représentent tous deux un danger. Des contextes de réalisation (comme les tests de QI) sont l’un des nombreux types de situation dans lesquels le danger, comme l’échec, est une possibilité."

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Quand les volontaires d’Elliot exposés aux couleurs sur un écran d’ordinateur étaient scannés avec un équipement d’EEG (électroencéphalogramme), les résultats montraient que ceux qui voyaient le rouge avaient plus d’activité dans le cortex frontal droit, une région du cerveau associée à l’activité émotionnelle, et plus particulièrement les émotions associées au comportement d’évitement.

Elliot fait remarquer que cela pourrait avoir de réelles conséquences. "Les tests de QI sont des tests standardisés, utilisés pour la sélection à l’embauche, mais des facteurs comme la couleur du stylo utilisé, ou les vêtements portés par les examinateurs, pourraient significativement affecter les résultats".

Cependant, l’exposition au rouge pendant une tâche ne produit pas toujours de mauvais résultats. Ravi Mehta et Juliet Zhu de l’Université de Colombie Britannique de Vancouver, ont trouvé que le rouge augmentait la performance des tâches orientées sur le détail, tandis que le bleu améliorait les résultats des tâches créatives [9].

Dans une expérience, les chercheurs ont demandé à des volontaires d’utiliser des briques de façon innovante, présentant les instructions soit sur un écran rouge, soit sur un bleu. Bien que les groupes bleu et rouge aient réussi, les idées des bleus étaient plus créatives alors que celles des rouges étaient plus pratiques et plus conservatrices. Une seconde tâche, réaliser un jouet d’enfant à partir de 20 composants différents, a produit des résultats identiques.

Le rouge ne nous affecte pas toujours par son association avec le danger. Quand Elliot et sa collègue Daniela Nesta ont montré à des volontaires masculins des photos de femmes moyennement attirantes sur des fonds rouge ou blanc, les hommes ont noté les femmes sur le rouge comme plus attirantes. On a demandé aux hommes de comparer les femmes avec des T-shirts rouges ou verts, puis rouges ou bleus, ils ont répondu qu’ils préféreraient demander à une femme vêtue de rouge si elle accepterait un rendez-vous et qu’ils dépenseraient plus d’argent lors de ce rendez-vous [10].

"Le rouge est clairement un contexte spécifique. Dans des situations de réalisation, le rouge signifie danger, ce qui provoque l’évitement, mais en situation d’amour, le rouge signifie disponibilité sexuelle ou à l’idylle et cela provoque un comportement d’approche" dit Elliot.

C’est ce contexte de spécificité qu’Elliot et ses collègues explorent désormais. Leurs derniers travaux ont étudié la préférence innée chez les nourrissons. L’équipe a trouvé que les petits d’un an qui voyaient des briques de Lego rouges et vertes tendaient à choisir les rouges. Pourtant, quand les nourrissons voyaient un visage en colère avant d’être exposés aux briques, ils prenaient les vertes.

Ce qui impressionne les chercheurs, c’est le fait que leurs volontaires suspectent rarement que la couleur joue un rôle important, ou même tout rôle, dans le résultat d’une expérience. Dans l’étude d’Elliot sur l’attirance sexuelle, presque aucun des participants n’a correctement deviné le but de l’expérience, et ils pensaient que la couleur n’avait qu’un effet minime sur leurs évaluations.

"La fonction des couleurs comme amorce subtile, exerce une influence directe sur la motivation et le comportement sans que les individus en aient conscience" dit-il. "Etant donné que l’influence de la couleur sur notre comportement est si prévalente, il est choquant que nous n’y faisions pas plus attention."

- 150 Petites expériences de psychologie du sport : Pour mieux comprendre les champions... et les autres. Y. Paquet, P. Legrain, E. Rosnet.
- 150 petites expériences de psychologie pour mieux comprendre nos semblables. Serge Ciccotti.

Références :

[1] When the Referee Sees Red. Psychological Science, vol 19, p 769

[2] Psychology : Red enhances human performance in contests. Nature, vol 435, p 293

[3] Red shirt colour is associated with long-term team success in English football. Journal of Sports Sciences, vol 26, p 577

[4] Soccer penalty takers’ uniform colour and pre-penalty kick gaze affect the impressions formed of them by opposing goalkeepers. Journal of Sports Sciences, vol 26, p 569

[5] Dominance, Status Signals and Coloration in Male Mandrills (Mandrillus sphinx). Ethology, vol 111, p25

[6] Attribution to red suggests special role in dominance signalling. Journal of Evolutionary Psychology, vol 5, p 161

[7] Is red an innate or learned signal of aggression and intimidation ? Animal Behaviour, vol 78, p 393

[8] Color and psychological functioning : The effect of red on performance attainment. Journal of Experimental Psychology : General, vol 136, p 154

[9] Blue or Red ? Exploring the Effect of Color on Cognitive Task Performances. Science, vol 323, p 1226

[10] Romantic red : Red enhances men’s attraction to women. Journal of Personality and Social Psychology, vol 95, p 1150


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