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Une image intérieure et extérieure déformée du corps

jeudi 6 janvier 2011

Pouvez-vous deviner votre pouls ? Ceux qui ont du mal à le faire pourraient avoir une image extérieure de leur corps moins précise, suggérant que les problèmes relatifs à l’image de leur corps pourraient ne pas venir des seuls messages médiatiques.

Avec toutes publicités sur les régimes de la nouvelle année, déclarant que vous pouvez perdre des kilos en quelques jours, vous n’êtes probablement pas le ou la seul(e) à vous contempler dans le miroir, et à vous percevoir comme loin de l’image idéale du corps. A moins que vous ayez feuilleté un magazine dans lequel s’affichaient des mannequins déjà minces, et que Photoshop a su faire encore maigrir. Avec toutes ces promesses irréalistes et ces images, il peut être difficile d’avoir un sens précis de son propre corps. Mais la disjonction peut encore aller plus loin pour certaines personnes que de simples photos manipulées.

Une étude a montré que la façon dont les gens percevaient leur apparence extérieure était associée à la façon dont ils vivaient leur corps intérieurement. Les chercheurs ont découvert que les personnes qui avaient de grandes difficultés à ressentir leurs propres états corporels intérieurs étaient aussi plus susceptibles d’être abusées en croyant qu’une main factice faisait partie de leur corps. Ces résultats, publiés dans Proceedings of the Royal Society B : Biological Sciences [1] pourraient aider les scientifiques à comprendre comment l’image de son propre corps peut devenir si déformée dans des troubles comme la dysmorphie corporelle et la névrose anorexique, explique l’auteur, Manos Tsakiris, de l’Université de Londres.

"Le sens de soi-même est construit à partir d’une représentation des états internes" explique Hugo Critchley, professeur de psychiatrie. "Cet article montre que la sensibilité des individus vis-à-vis de leur état intérieur est un indicateur de la force de la représentation de soi."

La plupart de temps, l’image que quelqu’un a de son corps est assez proche de son apparence extérieure. Vous pourriez voir vos cuisses comme étant légèrement plus grosses qu’elles le sont en réalité, ou les muscles de votre bras plus petits, mais l’écart est habituellement minime.

Cependant, dans certains troubles mentaux, l’image du corps peut devenir dramatiquement déformée. Ceux qui souffrent du trouble de dysmorphie corporelle pensent que des parties de leur corps sont malformées ou grotesques, même quand ces défauts supposés ne se remarquent pas. Dans les troubles de l’alimentation comme l’anorexie, les patients continuent à penser qu’ils ont besoin de perdre du poids, même quand leur corps dépérit.

L’intégration de signaux internes et externes sont cruciaux pour la formation de l’image de son corps, qu’elle soit pathologique ou non. Ce que nous voyons dans le miroir, et ce que nous sentons contre notre peau, s’associe avec notre conscience interne de notre corps pour créer une image de ce dernier.

Les scientifiques se sont historiquement focalisés sur la façon dont les facteurs externes, comme les magazines et les mannequins de mode, affectaient la création d’une image précise du corps. Tsakiris et ses collègues ont cependant fait l’hypothèse que la conscience interne de son corps chez un individu, connu comme étant la "conscience intéroceptive", était aussi associée à la création d’une image précise du corps.

Ainsi, les chercheurs ont testé la conscience intéroceptive dans un groupe de 46 femmes étudiantes, en leur demandant de compter leurs battements de cœur sans prendre leur pouls. Les chercheurs ont aussi enregistré le pouls réel des sujets. Les comptages manuels étaient alors comparés avec les comptages enregistrés. Pour l’analyse, Tsakiris et ses collègues ont divisé les étudiantes en deux groupes différents : l’un avec une haute conscience intéroceptive (dont le comptage était en moyenne précis à 80%), et l’autre avec une conscience intéroceptive faible (moins de 50% de précision).

Après avoir déterminé comment les étudiantes ressentaient leur corps de l’intérieur, les chercheurs ont alors mesuré comment elles percevaient leur corps extérieurement. Pour ce faire, les chercheurs ont utilisé un truc simple appelé l’illusion de la main factice : une personne place sa main sur la table qui est cachée dans une boite ou derrière un paravent. Une main factice est placée près de la main cachée, mais seule cette dernière est visible. Le chercheur frappe alors doucement à la fois la main factice et la vraie main avec un pinceau. Après environ 30 secondes de tapotements, une personne commence souvent à croire que la main factice est en fait sa véritable main.

Quand l’illusion persiste, la température de la main cachée chute, indiquant que le corps "oublie" cette main, et adopte la main factice comme véritable membre.

Les participantes qui avaient une faible conscience intéroceptive étaient plus susceptibles d’accepter la déclaration disant : "je ressentais que la main factice était la mienne". La température de la main réelle dans ce groupe chutait de 0,75 degré Celsius, tandis que la température de la main restait relativement inchangée dans le groupe avec une forte conscience intéroceptive. Les auteurs expliquent que le fait d’être plus facilement abusé par cette illusion indique que l’image du corps d’une personne est plus malléable.

"Les personnes avec une conscience intéroceptive faible pourraient avoir une distinction moins stricte entre ce qui est leur corps de ce qui est le monde externe" dit Tsakiris. "Ils pourraient être dirigés plus par la vision que par les sensations intérieures." Des études précédentes avaient aussi découvert que les personnes anorexiques ressentaient moins les signaux intérieurs, ce qui rend les résultats de cette nouvelle étude utiles pour mieux comprendre, et peut-être traiter, cette sévère distorsion de l’image de son corps.

L’étude a utilisé un petit échantillon, et n’a pas démontré de relation causale, "mais si nous pouvions entrainer les gens à ressentir leurs états intéroceptifs" dit le chercheur, "cela pourrait modifier l’image de leur corps. Une voie intéressante pour de futures recherches serait de voir si le fait d’améliorer la conscience intéroceptive pouvait impacter différents aspects de ces troubles."

Références :

[1] Just a heartbeat away from one’s body : interoceptive sensitivity predicts malleability of body-representations. Manos Tsakiris, Ana Tajadura-Jiménez, Marcello Costantini, Proceedings of the Royal Society B : Biological Sciences


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